« 23 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 131-132], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8681, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 23 février 1852, lundi matin, 8 h.
Bonjour mon ineffable bien-aimé, bonjour. Je me hâte de te dire que je vais mieux
pour que ton sommeil ne soit pas troublé par la pensée de me savoir souffrante. Mais
toi, mon pauvre adoré comment vas-tu ? La fièvre de ton rhume est-elle tombée ? As-tu
bien dormi ? Voilà ce que je voudrais savoir pour être aussi bien tranquille de mon
côté sur toi.
Suzanne vient de te porter du charbon et de
la braise. Il est inconcevable que ne faisant qu’un feu dans la journée tu en uses
trois fois plus que moi. Mon pauvre adoré, je ne fais cette remarque que parce que
je
crois qu’il y a un double emploi avec tes tabatières1. Du reste mon pauvre petit homme, si c’est toi qui l’uses tout tu
en as parfaitement le droit et tu fais très bien de te mettre en serre chaude. À
propos de serre chaude, il paraît que notre Charlot venait de rentrer au moment où Suzanne apparaissait. S’il
n’avait pas encore dormi de la nuit, il doit faire un fameux somme d’ici à l’heure
du
dîner et je te conseille de ne pas l’attendre pour prendre ton chocolat. Mais quelle
vieille bavarde je fais. À quoi serviront des conseils pour ce matin que tu liras
ce
soir. C’est absurde ! C’est que je me fais toujours illusion quand je t’écris ; il
me
semble que c’est avec toi que je parle de sorte que je me laisse aller au verbiage
sans m’en apercevoir. Mon Victor bien-aimé, je t’adore, je te baise depuis un bout
jusqu’à l’autre.
Juliette
1 Les propriétaires du logement occupé par Hugo tiennent un débit de tabac. Juliette les soupçonne de puiser, pour leur propre usage, dans la réserve de charbon du proscrit.
« 23 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 133-134], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8681, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 23 février 1852, lundi, midi
Est-ce bien sûr que tu vas mieux, mon doux adoré ? Pour que je sois plus convaincue,
tu devrais m’apporter ta chère petite santé à vérifier depuis la racine de tes cheveux
jusqu’à tes chers petits pieds. Pense que je ne te verrai presque pas aujourd’hui
à
cause de ton dîner que tu prolongeras évidemment jusque tard dans la soirée. Si tu
ne
trouves pas moyen de venir un peu dans la journée, penses-y mon petit homme et fais
tous tes efforts pour me donner quelques minutes de vraie joie d’ici à tantôt.
Combien je te remercie mon Victor de la confiance que tu me témoignes et dont je suis
digne à force de respect et de vénération pour ta sainte femme. Si jamais l’occasion
se présente de me dévouer pour elle jusqu’à la mort, je lui prouverai que je ne suis
pas la créature qu’elle suppose. En attendant, mon Victor adoré, je l’aime à travers
toi comme j’aime tes enfants. Il me semble que toute cette famille m’appartient et
qu’il y a de mon sang dans leur sang, et de mon âme dans leur âme. Je voudrais pouvoir
les servir et me mettre comme blindage entre EUX et tout ce qu’il y a de mauvais et
de
malfaisant dans ce monde. J’ai tant besoin de t’aimer qu’il faut que j’aime tout ce
que tu aimes et encore je ne trouve pas le fond de mon amour. Cher adoré, jamais homme
ne sera aimé par une femme comme tu l’es par moi.
Je te remercie de ta clef ;
c’est une bien précieuse relique que je garderai pieusement avec toutes les autres.
Oh ! mon Dieu, je pense avec une sorte de désespoir superstitieux que j’ai laissé
passé l’anniversaire1 de notre bonheur. Oh ! mais [il faut
réparer cet oubli aujourd’hui ?], n’est-ce pas mon Victor adoré ? Je t’attends avec une
[double ?] impatience et tâche de venir très vite.
Juliette
1 Victor Hugo et Juliette célèbrent chaque année, au moins dans leur correspondance, l’anniversaire de leur première nuit d’amour (16 au 17 février 1833).
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
